L'AVEUGLE-NÉ

JN 9


« Jésus a fait devant les disciples encore beaucoup d'autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été écrits, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 30-31). Cet épilogue de l'évangile selon S. Jean en donne l'intention profonde : conduire à la foi en la messianité et en la divinité de Jésus par la relation de faits merveilleux et symboliques qu'il a accomplis.

 

Parmi ces prodiges significatifs : la guérison d'un aveugle-né. Chez les disciples, la cécité de cet homme suscite une question de culpabilité sur l'origine de son handicap : « À qui la faute ? À lui ou à ses parents ? » En cela, ils ne rendent pas seulement compte d'une opi-nion traditionnelle d'alors, qui envisageait le mal comme un effet direct du péché personnel dont au-rait été capable même un embryon ; ils ont un réflexe qui dépasse les cultures et traverse les temps.

 

Jésus n'esquive pas la question ; il y répond avec l'assurance que lui donne sa science divine : « Ni lui, ni ses parents » n'ont péché ; de la sorte, il écarte tout lien nécessaire entre le malheur qui frappe une personne et une faute qu'elle ou son ascendance aurait commise. Puis il oriente son enseigne-ment sur la permission divine du mal dans la vie de l'aveugle-né et fait passer l'interrogation des disciples de la cause au but, du pourquoi (cause) au pour quoi (but) : « L'action de Dieu devait se manifester en lui » ; cet homme est né ainsi pour que sa guérison miraculeuse soit la preuve que Dieu agit, guérit et sauve par Jésus ; sa misère a été permise pour que resplendisse la miséricorde de Dieu qui advient par le Christ. Sa souffrance n'est pas absurde, elle a un sens.

 

Avant de sonder davantage celui-ci, il convient de nous demander si l'on peut en dire autant à tous les infirmes du monde, spécialement aux infirmes de naissance et à ceux qui le sont devenus ou qui sont éprouvés sans faute de leur part. Nous touchons ici au mystère de la souffrance dont Jean-Paul II écrivait qu'il est une « route de l’Église », « l'une des plus importantes » ; un aspect de la vie humaine qu'elle peut et doit éclairer à la lumière de la Révélation, surtout par « le langage de la Croix » (1 Co 1, 18), parce que « dans la Croix du Christ, écrivait le pape, non seulement la Ré-demption s'est accomplie par la souffrance, mais de plus la souffrance humaine elle-même a été rachetée »[1] ; elle a acquis un sens salvifique grâce à l'offrande d'amour du Christ à son Père.

 

De ce fait, même si sa souffrance n'est pas destinée à manifester la gloire de Dieu par un soulagement miraculeux, l'homme peut néanmoins lui donner sens en l'unissant à la souffrance par laquelle la Rédemption s'est accomplie. L'itinéraire spirituel lié à la souffrance tient alors dans ces paroles de S. Paul aux Colossiens : « Je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l'Église » (Col 1, 24). Tel est le sommet de l’Évangile de la souffrance à semer dans le cœur humain !

 

Revenons maintenant au cas de l'aveugle-né. Signe de la bonté de Dieu qui s'approche de l'homme, signe du soulagement que Dieu veut pour l'homme, signe du Royaume messianique annoncé par les prophètes où « les aveugles voient » (Mt 11, 5), sa guérison corporelle s'accompagne d'une guérison spirituelle : à la lumière des yeux s'ajoute la lumière de l'âme par la foi : « Crois-tu au Fils de l'hom-me ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c'est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterna devant lui. » L'aveugle-né devient ainsi le paradigme, le parfait exemple, de l'être humain en mal de Salut intégral, puisque, comme le souligne S. Augustin, « tout homme est né aveugle quant à son âme »[2].

 

Reçue au Baptême, la foi en Jésus-Christ, l'accueil de celui qui est la Lumière du monde, fait sortir des ténèbres de cette ignorance native et entrer dans la vraie connaissance du Mystère de Dieu et de l'homme[3], en nous ajustant au regard divin qui voit au-delà des apparences (1 S 16, 7). Bien qu'elle ne soit jamais qu'une connaissance partielle (1 Co 13, 12), elle est appelée à devenir de plus en plus profonde et active. « Plénitude de notre raison »[4], selon S. Grégoire de Nazianze, elle n'est pourtant une garantie ni d'infaillibilité, ni d'impeccabilité, mais une responsabilité.

 

C'est pourquoi S. Paul exhorte les Éphésiens : « Maintenant que, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière, vivez comme des fils de la lumière [...] sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres ». Sitôt guéri, l'ancien aveugle entre dans cette dynamique et cherche à ouvrir le cœur des supposés doctes à la vérité de Jésus en les renvoyant aux enseignements de la Loi, « pédagogue jusqu'au Christ » (Ga 3, 24). Il fait alors l'expérience qui sera toujours celle des vrais disciples de l'homme-Dieu, parce qu'ils ne sont pas au-dessus du Maître (Jn 15, 20) : le refus de croire, les insultes, la persécution.

 

Ces attitudes, fermetures à la vérité et à l'amour, sont finalement dénoncées par Jésus comme la pire des cécités, comme le grand péché. Tant que l'homme n'a pas pris conscience de son besoin radical d'en être délivré et constamment préservé par la grâce divine, il demeure dans l'aveuglement et ne peut trouver ce Bonheur sans égal que décrit le voyant de l'Apocalypse : « Les serviteurs de Dieu verront son visage et son nom sera écrit sur leur front. La nuit n'existera plus. Ils n'auront plus besoin de la lumière d'une lampe, ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera et ils régneront pour les siècles des siècles » (Ap 22, 4).


[1] Lettre apostolique Salvifici doloris, 11 février 1984, n° 3 et 19.

[2] Commentaire de l'évangile selon S. Jean, Tr. 44, 1.

[3] « La première chose que Dieu inspire à l'âme qu'il daigne toucher véritablement est une connaissance et une vue toute extraordinaire par laquelle l'âme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle » Sur la conversion du pécheur, Blaise Pascal.

[4] Discours 29, 21, SC 250, p. 225.