EXPOSITION DE LA SALUTATION ANGÉLIQUE
PAR SAINT THOMAS D’AQUIN

Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous.

Cette salutation contient trois parties :

L'ange a composé la première, qui est celle-ci : "Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes."

La deuxième est l'œuvre d'Élisabeth, mère de Jean-Baptiste ; elle est renfermée dans ces paroles : "Béni le fruit de votre ventre."

L'Église a ajouté la troisième, qui ne contient que ce mot : "Marie." L'ange n'a pas dit, en effet : "Je vous salue, Marie," mais, "Je vous salue, pleine de grâce." Ce nom de Marie convient aux paroles de l'ange, comme nous allons le prouver par son interprétation.

Il faut donc savoir, pour ce qui est de la première partie, qu'anciennement l'opposition des anges aux hommes était une chose très importante ; les hommes aussi tenaient pour un honneur souverain de les révérer. C'est pourquoi il est écrit, à la louange d'Abraham, qu'il a donné aux anges l'hospitalité, et qu'il leur a fait la révérence. Mais qu'un ange fît la révérence à un homme, c'est une chose inouïe, avant qu'il eût salué la bienheureuse Vierge, disant : "Je vous salue."

La raison pour laquelle, dans l'antiquité, l'ange ne révérait pas l'homme, et que celui-ci révérait l'ange, c'est parce que l'ange était plus grand que l'homme, et cela sous trois rapports :

Il lui était, premièrement, supérieur en dignité, et ce qui le prouve, c'est que, de sa nature, l'ange est spirituel. Il est écrit au Psaume 103 : "Il a fait ses anges des esprits, etc." Pour l'homme, lui, il est d'une nature corruptible; c'est ce qui faisait dire à Abraham : "Je parlerai au Seigneur, moi qui suis cendre et poussière !" Il ne convenait donc pas que la créature spirituelle et incorruptible révérât la créature corruptible, c'est-à-dire l'homme.

Il lui était, deuxièmement, supérieur par les rapports plus immédiats qu'il a avec Dieu. L'ange, en effet, est le familier du Très-Haut, il est comme son assistant. Daniel dit : "Un million d'anges le servaient, et mille millions assistaient devant lui." (Dn 7). Mais l'homme est comme étranger, comme exilé loin de Dieu par le péché. Il est écrit au Psaume 54 : "Fuyant, je me suis éloigné." Il convient donc à l'homme de révérer l'ange, comme plus proche et plus familier du Roi.

Il lui était supérieur, troisièmement, par la plénitude de la splendeur de la grâce divine. Les anges, en effet, participent pleinement à la lumière divine. Job dit : "Le nombre de ses soldats est-il connu ? Et sur lequel ne se lèvera pas sa lumière ?" (Jb 35). Et c'est ce qui fait qu'il apparaît toujours lumineux. Mais pour les hommes, bien qu'ils aient quelque part à la lumière de la grâce, cette lumière cependant est petite, et ils sont comme dans l'obscurité.

Il ne convenait donc pas que l'ange révérât l'homme, jusqu'à ce qu'il se fût trouvé dans la nature humaine quelqu'un qui, sur ces trois points, fût supérieur à l'ange ; et cette créature, ce fut la bienheureuse Vierge. Et c'est pour montrer qu'en ces trois points elle lui était supérieure, qu'il voulut la révérer ; ce qui lui fit dire : "Je vous salue."

De là, la bienheureuse Vierge a surpassé les anges en ces trois choses ; et d'abord par la plénitude de la grâce, qui est plus grande dans la bienheureuse Vierge que dans lequel que ce soit des anges ; et c'est pour l'insinuer que l'ange lui a fait la révérence, disant : "pleine de grâce," comme s'il disait je vous révère, parce que vous l'emportez sur moi par la plénitude de la grâce.

La bienheureuse Vierge est pleine de grâce quant à trois choses :

Premièrement, quant à l'âme, dans laquelle elle eut la plénitude de la grâce. Dieu, de fait, donne la grâce pour deux choses, à savoir, pour faire le bien et pour éviter le mal ; et, pour ce qui est de ces deux choses, la bienheureuse Vierge eut la grâce la plus parfaite. Après Jésus-Christ, elle évita le péché d'une manière plus parfaite que nul autre saint. Le péché, en effet, est, ou originel, et elle fut pure dès le sein de sa mère, ou mortel ou véniel, et elle fut exempte de ceux-ci. C'est pourquoi il est écrit au livre des Cantiques : "Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, il n'y a pas en vous de souillures." (Ct 4).

Saint Augustin dit, dans son livre De la Nature et de la Grâce : "Si, exceptée la sainte vierge Marie, on interrogeait tous les saints et saintes qui ont vécu ici-bas s'ils ont été sans péchés, ils s'écrieraient d'une voix unanime : Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, la vérité n'est pas en nous. Exceptez donc, dis-je, cette sainte Vierge, de laquelle, pour l'honneur du Seigneur, quand il s'agit du péché, je ne veux nullement parler." Nous savons qu'il lui a été donné plus de grâce pour vaincre le péché, sous quelque forme qu'il se présentât ; elle a mérité de concevoir et d'enfanter celui qui, comme il est constant, ne fut souillé d'aucun péché. Mais Jésus-Christ l'a emporté sur la bienheureuse Vierge, en ce qu'il a été conçu et qu'il est né sans le péché originel ; pour la bienheureuse Vierge, elle a été conçue dans le péché originel [1], mais elle n'est pas née en lui. La bienheureuse Vierge pratiqua même toutes les vertus d'une manière parfaite ; pour les autres saints, ils en pratiquèrent quelques-unes d'une manière plus spéciale ; l'un pratiqua surtout l'humilité, l'autre, la chasteté, un autre, la miséricorde; c'est ce qui les fait donner comme les modèles de vertus particulières : ainsi le bienheureux Nicolas est un modèle de miséricorde, etc. Mais la bienheureuse Vierge, elle, est le modèle de toutes les vertus, parce qu'en elle vous trouverez un modèle d'humilité. Il est écrit : "Voici la servante du Seigneur" (Lc 1) ; et plus loin : "Il a regardé l'humilité de sa servante." Elle est un modèle de chasteté : "Je n'ai connu aucun homme" ; elle est, comme il est facile de le voir, le modèle de toutes les vertus. Ainsi donc elle est pleine de grâce, et pour faire le bien, et pour éviter le mal.

Elle fut, deuxièmement, pleine de grâce, au point que de l'âme elle rejaillit encore sur la chair ou le corps. Pour les saints, avoir reçu assez de grâces pour sanctifier l'âme, c'est en avoir reçu de grandes ; mais l'âme de la bienheureuse Vierge en fut si pleine, que de celle-ci elle se répandit sur la chair, au point que, de cette même chair, elle conçut le Fils de Dieu ; ce qui fait dire à Hugues de Saint-Victor : "Parce que l'amour du Saint-Esprit brûlait dans son cœur, c'est pour cela qu'il opérait dans sa chair des choses merveilleuses, au point que d'elle naquît un Dieu homme." Il est écrit en saint Luc : "Le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu." (Lc 1).

Elle en fut pleine, troisièmement, au point d'en répandre sur tous les autres hommes. C'est beaucoup pour chaque saint, quand il a assez de grâce pour qu'elle suffise au Salut de plusieurs hommes ; mais en avoir qui suffisent au Salut de tous les hommes, voilà qui est immense ; et c'est ce qui existe en Jésus-Christ et dans la bienheureuse Vierge. Dans toute espèce de périls vous pouvez, en effet, obtenir de la glorieuse Vierge le Salut. C'est pour cela qu'il est dit au livre des Cantiques : "Mille boucliers, c'est-à-dire mille remèdes sont suspendus contre les périls, etc." (Ct 4). Vous pouvez de même l'avoir pour soutien dans toute œuvre de vertu ; et c'est ce qui lui fait dire dans l'Ecclésiastique : "En moi est tout espoir de vie et de vertu." (Si 44).

Ainsi donc elle est pleine de grâce, et elle surpasse les anges par la plénitude de la grâce, et elle a pour cela reçu le nom de Marie, que l'on interprète par illuminée en soi-même. C'est ce qui fait dire à Isaïe : "Il remplira ton âme de splendeur" (Is 53). Elle servira de lumière aux autres dans l'univers entier, et pour cela elle est comparée au soleil et à la lune.

Elle l'emporte, deuxièmement, en familiarité avec Dieu sur les anges, et c'est pour l'apprendre aux anges qu'il dit : "Le Seigneur est avec vous," comme s'il disait, je vous révère parce que vous êtes plus familière avec Dieu que moi, car le Seigneur est avec vous.

Le Seigneur, dit-il, est avec elle comme père ; ils ont le même Fils, ce que n'eut aucun ange ni aucune créature. Saint Luc dit : "Le Saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu" (Lc 1) ;Dieu le Fils dans le sein ; Isaïe dit : "Maison de Sion, tressaillez de joie et bénissez Dieu, parce que le Grand, le Saint d'Israël est parmi vous.". Le Seigneur est donc avec la bienheureuse Vierge d'une manière toute différente de celle par laquelle il est avec l'ange, parce qu'il est avec elle comme Fils, et avec l'ange comme Seigneur. L'Esprit saint est en elle comme dans son Temple ; d'où il est écrit : "Temple du Seigneur, sanctuaire de l'Esprit saint," parce qu'elle a conçu de l'Esprit Saint. Il est dit dans saint Luc : "L'Esprit saint viendra en elle, etc. ;" donc la bienheureuse Vierge a des rapports plus intimes avec Dieu que les anges, parce que le Seigneur est avec elle et comme Père, et comme Fils, et comme Saint-Esprit, c'est-à-dire que la Trinité tout entière est avec elle. C'est ce qui fait chanter d'elle qu'elle est le digne siège de la Trinité entière.

Mais pour ce mot : "Le Seigneur soit avec vous," il est le mot le plus parfait qui puisse lui être adressé. C'est donc avec justice que l'ange révère la bienheureuse Vierge, parce qu'elle est la mère de Notre Seigneur, et qu'ainsi elle est notre souveraine. Donc ce nom de Marie, qui, en langue syriaque, signifie maîtresse, lui convient.

La bienheureuse Vierge, troisièmement, l'emporte sur les anges en pureté ; elle n'était pas seulement, en effet, pure en elle-même, mais elle a encore procuré aux autres la pureté. Elle fut, en effet, très pure quant à la faute, parce que, Vierge, elle ne commit ni péché mortel ni péché véniel ; elle fut de même pure quant à la peine.

Trois malédictions ont été prononcées contre les hommes à cause du péché :

La première fut prononcée contre la femme, c'est qu'elle concevrait dans la corruption, que sa gestation serait pénible, et qu'elle enfanterait dans la douleur. Mais la bienheureuse Vierge ne fut point soumise à cette malédiction, parce qu'elle conçut sans aucune espèce de corruption, sa gestation fut pleine de consolation, et elle enfanta le Sauveur dans la joie. Il est dit dans Isaïe : "Elle poussera et elle germera dans l'effusion de la joie et de la louange" (Is 35).

La deuxième fut prononcée contre l'homme, et c'est qu'il mangerait son pain à la sueur de son front. La bienheureuse Vierge fut exempte de cette malédiction, parce que, comme dit l'Apôtre : "Les Vierges sont libres des soucis du monde, elles ne s'occupent que du service de Dieu." (1 Co 7).

La troisième fut commune à l'homme et à la femme, c'est qu'ils deviendraient poussière ; et la bienheureuse Vierge en fut préservée, parce qu'elle fut enlevée avec son corps dans le Ciel. Il est dit au Psaume 131 : "Levez-vous, Seigneur, pour entrer dans votre repos, vous et l'arche où éclate votre sainteté."

Ainsi donc elle fut exempte de toute malédiction, et par conséquent bénie entre toutes les femmes, parce que c'est elle-même qui leva la malédiction, apporta la bénédiction, ouvrit la porte du paradis, et, ce qui est plus encore, le nom de Marie, qui signifie étoile de la mer, lui convient, parce que, comme l'étoile de la mer conduit au port les navigateurs, de même Marie conduit les chrétiens à la gloire : "Béni le fruit de votre ventre."

Le pécheur quelquefois cherche dans un objet ce qu'il ne lui est pas donné d'obtenir ; pour le juste, il l'y trouve. Il est écrit au livre des Proverbes : "Le bien du pécheur est conservé pour le juste." (Pr 13). Ainsi Ève chercha le fruit, et elle n'y trouva pas tout ce qu’elle avait désiré ; la bienheureuse Vierge, au contraire, trouva dans son fruit tout ce qu'Ève avait désiré.

Ève, en effet, désira trouver dans son fruit trois choses :

Elle désira y trouver d'abord ce que le démon lui promit faussement, à savoir, qu'ils seraient "comme des dieux, sachant le bien et le mal." Vous serez, dit ce menteur, "comme des dieux," ainsi qu'il est écrit dans la Genèse (Gn 3) : Il mentit, parce que, "père du mensonge, il est de sa nature menteur." (Jn 8). Ève, par la manducation du fruit, loin de devenir semblable à Dieu, lui devint tout à fait dissemblable, parce que, par son péché, elle s'éloigna de Dieu, son Salut, et fut chassée du paradis. La bienheureuse Vierge trouva, et tous les chrétiens avec elle, cet avantage dans le fruit de ses entrailles, parce que, par le Christ, nous sommes unis et assimilés à Dieu. Il est écrit dans saint Jean : "Lorsqu'il aura apparu, nous serons semblables à lui, etc." (1 Jn 3).

Ève, en deuxième lieu, désira en son fruit le bonheur, parce qu'il était doux à manger ; mais elle ne l'y trouva pas, parce que aussitôt elle s'aperçut qu'elle était nue, et elle y trouva la source de la douleur ; dans le fruit de la Vierge, nous trouvons le Salut et le bonheur, il est dit dans saint Jean : "Celui qui mange ma chair a la vie éternelle." (Jn 6).

Le fruit d'Ève, troisièmement, était d'un aspect charmant ; mais le fruit de la Vierge est encore plus beau ; le désir des anges est de contempler sa face. Il est écrit au Psaume 44 : "Il est d'une forme plus belle que celle des enfants des hommes ;" et cela, parce qu'il est la splendeur de la gloire du Père (He 1). Il ne fut donc pas possible à Ève de trouver dans son fruit ce que personne ne saurait trouver dans le péché. Cherchons par conséquent dans le fruit de la Vierge ce que nous désirons. Mais c'est ici le fruit béni de Dieu, parce qu'il l'a tellement comblé de grâces, qu'il vient parmi nous entouré du respect de Dieu même. Il est dit dans l’Épître aux Éphésiens : "Béni soit Dieu et le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le Ciel." (Ep 1). Il est révéré par les anges de l'Apocalypse, qui disent aussi : "Bénédiction, lumière, sagesse, action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu." (Ap 7). Il l'est par les hommes; saint Paul dit : "Que toute langue confesse, etc." (Ph 2). Il est aussi écrit au Psaume 117 : "Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur." Ainsi donc la Vierge elle aussi fut bénie; mais son fruit le fut plus encore qu'elle.



[1] S. Thomas ici se trompe. Il est vrai que le dogme de l’Immaculée Conception n’était pas encore défini...